Mutant Hanako

Mutant Hanako
Auteur : AIDA Makoto
Éditeur : Le lézard noir
Type: Art
Remis à jour pour Univers Marvel et autres comics.

L’exposition de l’artiste plasticien japonais Makoto Aida à Nantes[1] est l’occasion de se pencher sur Mutant Hanako, un ovni dans le paysage de la bande dessinée paru chez l’éditeur poitevin Le lézard Noir en 2005.

Outrancier, non conformiste, jusqu’au-boutiste, dérangeant… depuis les années 90, les œuvres du facétieux artiste ne laissent pas indifférent. Mutant Hanako, et le travail de Makoto Aida en général, synthétise tous les travers et les clichés que le pays du soleil levant véhicule sur lui-même, ainsi que le regard que lui porte l’Occident. Il montre les faiblesses d’une culture se nourrissant et se vomissant perpétuellement, elle-même exportée dans nos contrées…

Makoto Aida réinterprète l’imagerie véhiculée par les manga, les jeux vidéo, la culture otaku[2] – au sens large comme le fait déjà l’artiste Takashi Murakami[3]. Il met à mal tout un mode de pensée et un système qui se cachent derrière des paravents. Non pas que les manga soient mauvais en soi, nous somme d’accord, d’excellents auteurs et de magistrales œuvres coexistes à côté d’œuvres plus borderline. Les manga s’intéressent à une quantité de thèmes qui va du sport, à la cuisine, l’économie, les sentiments amoureux, les vertus de l’entreprise… jusqu’à la pornographie envers des mineurs.

Parfois, sous le couvert d’un graphisme enfantin, mignon, les mangaka exploitent les limites de la psyché humaine et de ces horreurs. Tout cela explique en partie l’aversion en Occident pour ces bandes dessinées à coup de clichés éculés tels que « c’est violent », « c’est mal dessiné »… Des magazines comme Télérama[4] et bien d’autres ont exploité ce filon nauséabond en intentant des procès d’intention. Dans leur pays d’origine, certaines œuvres font aussi polémiques !

Cette richesse de thèmes et cette ambigüité oscillant toujours entre l’art et le mercantilisme pur et dur composent la complexité et la fascination que l’on peut éprouver face à ces univers. Makoto Aida, avec Mutant Hanako pointe du doigt tout en rendant hommage à ce monde composite et étrange qui trouve un écho dans nos contrées.

Artiste pluridisciplinaire, Makoto Aida s’attaque à des sujets difficiles tels la pornographie prépubère, le nationalisme exacerbé (connu sous le sobriquet de « l’esprit du Yamato »[5] ), les mutations sociales générées par la croissance économique après la seconde guerre mondiale… en passant par les attentats au gaz sarin commis par la secte Aum. Grâce à ses œuvres provocantes et absurdes, il met aussi en avant la structure asymétrique du globe, les affrontements nord-sud, les guerres civiles interminables. Makoto Aida avoue ne pas aimer faire de l’abstrait et préférer créer des tableaux faciles à comprendre, stupides et de mauvais goût[6] .

Né en 1965, on découvre qu’il rêvait de devenir mangaka sur le modèle d’Osamu Tezuka, mais il abandonna vite, tout comme ses études : il arrêta les cours d’anglais à l’école pensant que c’était une manœuvre de l’impérialisme américain ! Après un détour par la délinquance, il se reconvertit comme artiste au sens large du terme et il intègre enfin l’université des Beaux Arts. Cependant, il n’oublia jamais son envie de réaliser un manga et quelques idées prirent forme dans les méandres de son cerveau. Il commença par des tableaux inspirés par l’esthétique de ces bandes dessinées, puis imagina le personnage de Mutant Hanako dans la série des War Picture returns.

Mutant Hanako est un opus étrange qui peut être lu soit en commençant par la gauche, soit par la droite.

D’un côté de la couverture, une jeune femme soumise, un collier de chien autour du cou avec une laisse, nous sourit, et de l’autre, une collégienne vêtue de son uniforme scolaire, un drapeau japonais à la main dans une vision d’un monde embrumé et apocalyptique semble attendre.

Le travail de Makoto Aida est introduit et commenté sur quelques pages. Il permet de mieux appréhender le manga qui donne son nom au recueil. Des toiles aux graphismes pop issus de la culture manga hyper léchée côtoient des photos, ainsi que des tableaux à l’acrylique où une jeune amputée des quatre membres, Dog, nous sourit. La série des Dog, rappelle des personnages engendrés par l’imaginaire fécond du père de Goldorak[7], Go Nagai, dans des manga tels que Violence Jack ou Devil Man ainsi que tous les fantasmes autour des humains-troncs, forme ultime du bondage[8].

L’histoire du court manga trash érotique Mutant Hanako tient en quelques lignes : pendant la Seconde Guerre mondiale, Hanako rêve de l’empereur nippon qui lui demande de joindre ses forces à l’aviateur Junichi afin de détruire les libidineux démons américains. Capturée et violée par le général MacArthur, Hanako est larguée sur Hiroshima avec la bombe Little Boy. Irradiée, elle renaît surpuissante en tant que Mutant Hanako. Bien décidée à accomplir sa mission, elle part combattre le général américain ainsi que le président Roosevelt qui, d’une simple tête de gland, se métamorphose en monstre multi phallique !

Ce livre reprend la première mouture de Mutant Hanako dans une version revue et augmentée, colorisée et lettrée par l’auteur lui-même. À l’origine, cette histoire se compose d’une vingtaine de planches en un noir et blanc sale et photocopié à 300 exemplaires destinés à être vendus dans une galerie.

Sous l’apparence d’un graphisme naïf et malhabile[9] qui emprunte à la production mainstream, on sent la maîtrise de la narration, de la mise en scène, un parti pris évident où le fond et la forme se répondent en permanence.

L’auteur accable la société japonaise et sa tendance à se soumettre quitte à tendre les fesses de bonne grâce. Makoto Aida construit son délirium joyeusement foutraque et anticonformiste en puisant sa matière dans les poncifs et les codes des manga mainstream qu’il pervertit : une jeune fille avec de grands yeux, vêtue de son uniforme de collégienne, des super-pouvoirs, le sens du sacrifice, l’esprit combatif, le sauvetage de la planète avec moult références aux hentaï[10] (tentacule, orgie, viol…).

Si pour vous les bandes dessinées nippones se résument aux œuvres les plus commerciales comme Naruto, One Piece, les histoires girly pleines de paillettes en englobant les œuvres de mangaka tels que Naoki Urasawa, Osamu Tezuka et Jiro Taniguchi[11], vous allez être secoué. Lire Mutant Hanako, c’est admettre faire table rase du bon goût pour plonger dans la surenchère de grotesque, faire abstraction de tout critère préétabli comme de tout repère. Ce manga crache sur le politiquement correct qui gangrène notre société moderne, dans un récit cathartique et salutaire à l’humour décapant qui se pose aux frontières de l’acceptable. Il place au pied du mur les nouvelles générations des jeunes japonais insensibles à la réalité de la guerre[12].

Avec son propos outrancier, son graphisme gribouillé et surtout les représentations crues d’humiliation sexuelle, ce livre n’est pas à mettre entre toutes les mains !

« Je crois profondément que le “mauvais goût”, dans sa plus vaste définition, est l’une des armes fondamentales du manga. »[13]

[1]« Celui qui ne pense pas », du 27 juin 2014 au 31 août 2014, au Musée des Beaux-Arts de Nantes ainsi qu’au Château des Ducs de Bretagne.
[2]Pour en savoir plus, je vous renvoie vers le livre de Hiroki Azuma, Génération Otaku : Les enfants de la postmodernité, Hachette Littérature : « Les Otaku, ce sont ces jeunes fans de manga, de jeux vidéo ou de dessins animés, ne vivant qu’entre eux et que pour ces produits culturels dont ils ne cessent de créer et de consommer des dérivés : figurines, fanzines, romans tirés d’un dessin animé, dessins animés tirés d’une figurine, etc. Le phénomène, en perpétuelle croissance depuis les années 1980, représente aujourd’hui un marché colossal et s’étend à l’étranger via le succès mondial du manga. »
[3]Artiste plasticien japonais dont l’exposition de ses œuvres colorées et kitsch au château de Versailles ont suscité beaucoup de réactions indignées.
[4]Un exemple avec cet article.
[5]Yamato est l’un des trois termes désignant, en japonais, le Japon. Le Yamato Damashii 大和魂 se traduit par l’esprit (damashii) du Japon (Yamato). L’expression a été radicalisée durant la seconde guerre mondiale par les ultra-nationalistes.
[6]Makoto Aida, Mutant Hanako, Le Lézard Noir, 2010, p.24.
[7]UFO Robot Grendizer en VO.
[8]Agnès Girard, Le sexe Bizarre, Le Cherche Midi, p.67 : « Au Japon, ce fantasme des « chenilles » -exploité par l’écrivain Edogawa Ranpo – alimente en images des centaines de manga d’un genre très particulier appelé éro-guro, l’érotisme grotesque. »
[9]Et comme le disait Picasso :  «J’ai mis toute ma vie à savoir dessiner comme un enfant. »
[10]Terme qui désigne les manga pornographiques.
[11]Ce qui n’enlève rien aux qualités de ces trois auteurs !
[12]Makoto Aido, Mutant Hanako, Le Lézard Noir, 2010, p.24.
[13]ibid.


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