L’influence des mangas dans la bande-dessinée européenne

Cet article a été rédigé en 2006 et a été publié dans le fanzine Crucify #12. Suite à quelques demandes, je le poste désormais ici, sur mon blog. Je l’ai un peu réorganisé et corrigé.  Quant aux nouvelles sorties BD depuis 2006, je ne les pas toutes prises en compte. Cet article peut donc vous paraître incomplet.

Depuis plus d’une décennie (1996-2006), on observe l’explosion de « manga » made in Europe, dont certains made in France. On note aussi l’apparition de BD franco-belge avec des graphismes plutôt nippons. Cependant, ce phénomène de mode n’est pas récent. Depuis la publication du manga Akira aux éditions Glénat dans une version colorisée avec un sens de lecture occidental, les éditeurs de BD, les auteurs qui ont baignés dans les dessins animés japonais (notamment via le Club Dorothée) ont essayé de créer des hybrides, mélanges d’influences japonaises, européennes et parfois américaine…Petit retour sur cette nouvelle vague !

Phénomène récent de société et de mode, ces nouvelles BD sont le fruit de dessinateurs nourris durant leur jeunesse de dessins animés et de bandes dessinées nippons. Au début des années 90, on trouvait surtout ces dessinateurs dans des fanzines, et quelques fois dans des magazines, tels les feux Kaméha et Yoko.

Au milieu des années 90, Les éditions Glénat ont essayé de mettre en place dans leur collection Akira des hybrides manga-BD (narration empruntant des codes au manga, grand format à l’européenne, plus de pages en couleurs, loin des traditionnelles 46 pages habituelles…) avec des titres comme HK (1996), Kazandou (1996), Nomad (1994)…, qui ne rencontrèrent pas leur public à l’époque, pas encore près à accepter ce mélange culturel. Vent d’Ouest s’y essaya avec Shekawati, annoncé en grande pompe, grâce à utilisation poussée de l’ordinateur, mais sur les cinq volumes que devait compter la série, un seul sortira. Pourtant, plusieurs autres tentatives apparurent ponctuellement. Delcourt proposa Tutti Frutti (1999) de Trantkat, Weëna (2003). Les éditions Nucléa (qui n’existent plus) proposèrent Eloïms (2001) une bande dessinée très influencée par Akira, St Seya. Les éditions Pointe Noire, quant à elles, publièrent le one-shot Gabrielle (2001) de Kara. Les éditions Carabas sortirent L’année du dragon (2003).

A partir de 2004, les sorties s’emballent. Les éditions Soleil mettent en place une collection Soleil Levant (Le miroir des Alices (2003), Cross fire (2004), Lilian Cortez (2006), Le bleu du ciel (2007),…). Le secteur de la BD dédié pour les filles explose. Delcourt sort Pixie (2004), La Rose écarlate (2005)…  Les éditions Clair de Lune éditèrent Les elfes de Miloria (2007) et Fleurs de Fées (2009). Dargaud propose Okhéania (2008). Des collections comme Danse ! de chez Jungle apparaissent, mais aussi la collection Blackberry-strawberry des éditions Soleil avec des titres comme Geek and Girly (2009), Danseuse (2010), Comme ton ombre (2010), I love Tokyo (2010), Elinor Jones (2010)… Les éditions Ankame sortent Maliki (2007),

Pendant ce temps, les bandes dessinées plus traditionnelles intégrèrent peu à peu les nouveaux codes graphiques japonais et ces nouveaux styles de narrations tels que le firent Marini, Buchet, Trantkat, Kara…, mais aussi Moebius ( certaines cases de sa série Le monde d’Edena). Parmi les codes plus utilisés, on retrouve les lignes de forces qui servent à indiquer le mouvement et la vitesse, mais aussi quelques déformations faciales pour plus d’expressivité, des grosses gouttes de sueurs… jusqu’à un retour au graphisme typiquement japonais et en couleur après les première tentatives des années 90 (Les légendaires (2004 ), La rose écarlate (2005), Mathilde (2009), Nanami (2006), Chronique d’un mangaka (2010) en sont de bons exemples) ! Il y a aussi une autre tendance, c’est l’association d’un scénariste français et d’un dessinateur japonais, comme Moebius et Taniguchi, pour Icare (2005), un manga en noir et blanc, ou Le Petit Monde (2005) par Terada et Morvan  pour un grand format cartonné couleur typé BD. Cependant  il ne semble pas que le contraire soit réciproque. On trouve aussi des albums collectifs d’auteurs de BD français et japonais, sur un thème commun.

Le  manga, avec ses plus ou moins 180 pages et son chapitrage correspond beaucoup plus à un esprit feuilletoniste (plus propre à faire un récit extraordinaire, avec des tas de rebondissements, comme dans une bonne série télé) que la bd, avec ses 50 pages environs par an (qu’on pourrait comparer du coup à un film). Par conséquent, 50 pages, cela semble peu pour faire à la fois une critique du système, développer les relations entre les personnages et faire rebondir le récit de façon trépidante (tantôt comique, tantôt tragique…). La BD dans sa généralité voit doucement son nombre de planches augmenter dans son format traditionnel. Les romans graphiques sont de plus en plus présents. Ils offraient, à la base, un nombre de pages plus conséquent que les bd classiques. Le boom des mangas leur a été profitable et les ont remis sur le devant de la scène.

Puis, vint l’idée du manga  français. C’est-à-dire conserver le noir et blanc, un petit format, une esthétisme… rappelant les productions du Soleil Levant. Ce n’est pas une idée récente, bien au contraire. Le magazine Nishi Paradise, qui n’existe plus, avait contacté en son temps (1995) une dessinatrice pour réaliser le premier manga français. Projet qui tomba à l’eau (ici). Il y eut aussi des tentatives de la part des feux éditions Asgard, avec des mangas réalisés par une partie de l’équipe du célèbre fanzine My City, dont Aurore Demilly. Par exemple : Parodi’z un recueils d’histoires courtes parodiques où l’on retrouve des détournements de mangas célèbres (Cat’s eye, Bastard !!, etc.). Les éditions Tonkam ont organisés des concours Tsuki sélection pour la publication de recueils d’histoires courtes, ce qui donnera lieu à deux tomes : les anges et les dragons. Mais l’aventure s’arrêta là… Les éditions Casterman, elles, tentèrent une expérience audacieuse : publier des auteurs européens ayant déjà été édités au Japon, mais cela n’eut pas le succès escompté (L’autoroute du soleil de Baru). Pendant ce temps, Frédéric Boilet, ayant  une expérience de la vie japonaise, publie des bandes dessinées qu’il nomme « la nouvelle manga », comme l’épinard de Yuriko et rédige un manifeste. Les éditions La boite à Bulles sortirent un hybride BD–manga français, l’immeuble d’en face de Vanyda, plus prenant pour son scénario que par son dessin. Il faudra attendre Coyote magazine pour voir réapparaître la publication de manga français avec, par exemple,  Sentaï School et Strike, puis Pika dans son magazine de publication ShônenMag des manga français et belges (Dys, Dreamland…). Ensuite, tout s’enchaîne rapidement : les éditions Soleil et Pika publient des manga allemands (Yonen Buzz, Y-square, Dystopia…), Ki-oon un manga américain (No man’s land), Delcourt, un shôjô manga français (Pink Diary). Les éditions Ankama proposent Debaser d’une autre ancienne fanzineuse… même les éditions Albain Michel avec la collection Peps éditent Dramanga ! Et j’en oublie beaucoup.

Je ne vous parle même pas des américains qui ont comprit depuis longtemps l’énorme potentiel commercial des manga fait chez soi. Il en faudrait des pages pour en faire le tour. Adam Warren est celui qui, à mon avais, a su si bien hybrider les comics et les mangas avec sa reprise des Dirty Pair et de Bubble Gum Crisis. Il a réussi à garder les spécificités de chacune des cultures pour atteindre une forme reconnaissable, un style particulier.

Peut-on parler de manga français ? La question fait débat !

Il faut voir que le « manga », les « comics » et la « BD » correspondent beaucoup plus à un format dans l’esprit des masses. Le premier est japonais, le second américain, le troisième, européen. Et il se trouve que la majorité des productions nationales ont le format que la culture ou l’industrie (ou les deux des proportions à déterminer) ont imposé dans leurs pays respectif. Basée sur l’origine géographique et divers critères commerciaux, cette catégorisation s’explique en partie par des raisons historiques :jusqu’au milieu des années 80, les trois marchés ont évolué séparément, sans pratiquement jamais se croiser.

Dans le cas des mangas non japonais, dire que c’est un manga rend l’album plus identifiable. Si les éditions Delcourt disaient : « Jenny sort Pink Diary, une BD pour fille », tout le monde chercherait un album cartonné et au pire, rose avec des paillettes incrustées dans la couverture. Utiliser  le terme de « Shôjô » (fille, en japonais) fait moins peur que « bande dessinée pour filles ». Bien sur, il y a aura toujours quelqu’un pour vous dire que si ce n’est pas japonais, ce n’est pas un manga… ce qui n’est pas faux. Mais ici, « manga » devient un mot désignant une catégorie de BD et non plus sa provenance géographique.

Le magazine Animeland avait proposé le terme de Manfra, les Humanoïdes associés avec leur magazine de prépublication Shogun mag parlaient de global manga.

L’apparition de ces mangas français vient de la volonté des auteurs bercés par  les productions nippones de faire ce dont ils ont toujours rêvé, mais surtout, de la volonté des éditeurs qui voient là un marché à prendre. Et il ne faut pas se leurrer : s’il n’y avait pas eu un boom du marché du manga qui croit régulièrement tous les ans, ces BD n’auraient jamais vu le jour et seraient pour la plupart restées dans des fanzines. Enfin, oui, comme partout, la BD souffre de la course au profit. Qu’aujourd’hui il y ait près d’une trentaine d’éditeurs se partageant le gâteau pour le manga, quand au départ ils n’étaient que 3, prouve à quel point certains ont les dents longues. Des éditeurs spécialisés dans le manga français comme Aqualumina sont apparus, mais leurs activités restent encore très confidentielles. Durer en tant que dessinateur de manga français est difficile et les élus sont encore peu nombreux. Les BD classiques avec un graphisme manga et en couleur trouvent plus facilement leur public.







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